Le langage

Prenez bien soin de vous :
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Paul Broca

En ce qui concerne le mode de pensée de l’homme moderne et le système linguistique qui lui est associé, des zones d’ombre devront être éclaircies sur les facteurs qui ont influencé cette évolution. Si la station « debout » a permis à de grands singes de regarder par dessus les hautes herbes, il y a plus de trois millions d’années, elle a aussi probablement été à la source de la modification de la position du larynx qui, en descendant et en modifiant sa forme au fil du temps, a contribuer à ce que les races successives développent un langage articulé. De plus, elle a contribué au développement de la pensée, les mains étant devenues libres pour attraper, agripper, tirer, pousser, et donc motiver le sujet à réfléchir à la meilleure utilisation de ses membres antérieurs pour répondre à ses besoins dans son environnement.

L’environnement évoluant, les besoins de survie et de sécurité sont acquis, et donc le sujet reporte son intérêt sur des stimuli qui lui permettent de satisfaire son besoin de recherche du plaisir, dans de nouveaux domaines comme le confort, l’appartenance, la reconnaissance, et aujourd’hui la félicité (spiritualité, inconscient…). Les muscles d’hier font place au développement de l’esprit, le langage étant le prolongement naturel d’une pensée qui trouve son apogée dans l’échange, le partage, et donc la communication.

Language, mode d’emploi :

D’un point de vue neurophysiologique :

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 En 1861, Paul Broca découvre une aire du cerveau gauche1 indispensable au langage parlé (une lésion dans cette partie fait perdre la capacité de parler). En 1874, c’est Carl Wernicke qui identifie l’aire cérébrale de la compréhension du langage orale. En 1887, Jules Déjerine identifie une aire indispensable à la lecture (en cas de lésion, le sujet peut parler et comprendre le langage oral, il peut même écrire. Il ne peut plus lire, y compris ce qu’il écrit lui même). S’il est avéré que certaines régions du cerveau sont dédiées au langage, il n’en est pas moins vrai que l’hémisphère droit travaille en interaction avec le gauche, et notamment dans l’expression du non-verbal ou des émotions.

Un certain nombre de pathologies du langage existent comme l’aphasie2 sensorielle qui est consécutive à une lésion dans l’aire de Wernicke, l’aphasie de type moteur qui atteint l’aire de Broca, la dyslexie (trouble neurologique de causes multiples), et le bégaiement (favorisé par un état d’émotivité particulier).

1: Les aires liées à la parole se trouvent dans l’hémisphère gauche du cerveau pour les droitiers, et dans la plupart des cas dans l’hémisphère droit pour les gauchers.

2: L’aphasie est un trouble qui concerne la compréhension et l’usage des symboles parlés ou écrits.

D’un point de vue linguistique :

Il existe plusieurs niveaux :

  • phonologique (production des sons en unité indivisible : « le phonème »),
  • morphologique (structure du mot décomposé en unité grammaticale distincte : « le morphème »),
  • syntaxique (organisation de la langue),
  • sémantique (signification des mots).

Et plusieurs fonctions :

  • référentielle (délivrer de l’information),
  • émotive (dans l’expression de l’émotivité),
  • phatique (maintenir un lien avec autrui),
  • poétique (attirer l’attention),
  • conative (rôle assertif dans la façon d’interpeller ou d’agir sur le récepteur),
  • métalinguistique (reformulation).

Les travaux des linguistes peuvent être forts utiles, par exemple pour aider la psychologie à mieux comprendre comment chemine le langage à travers la pensée (sémantique) ou de quelle façon les mots peuvent traduire ou aider l’émotion.

-2-3- L’acquisition du langage :

Voyons à travers le tableau suivant comment se fait l’acquisition du langage dans la petite enfance :

Période

Acquisition

Stade pré-natal

Capacité à reconnaître la voix de sa mère et la prosodie1 de la langue maternelle.

Stade post-natal

L’enfant préfère la voix de sa mère parmi d’autres.

A partir de 4 mois

Apprend à maitriser sa voix en faisant varier les intonations, les durées et la hauteur.

Vers 6 mois

Capacité de percevoir les sons qu’il émet comme provenant d’une source interne (réflexe circulaire de Baldwin)

Vers 7 mois

Pratique le langage avec force, ce qui lui permet de ressentir les sensations sur la manière d’utiliser l’ensemble des muscles qui produisent un son.

A 10-11 mois

Progrès dans l’articulation et spécialisation pour la langue maternelle.

Entre 10 et 12 mois

Les premiers « pseudo-mots » apparaissent pour traduire une action ou un objet. « Le bébé recherche systématiquement l’objet. Cependant sa représentation de l’objet n’est pas encore parfaite, il commet l’erreur dite du « stade IV » (ou erreur A non B) : lors du déplacement visible de l’objet il le recherche là où il l’a précédemment trouvé et non pas nécessairement là où il a disparu. » (Jean Piaget2 dans ses études sensorimotrices sur l’enfant)

A 16 mois

Utilise en moyenne 50 mots composés dans un premier temps de substantifs familiers.

Entre 16 et 20 mois

Acquiert en moyenne 120 mots, puis 140 dans les quatre mois suivants.

A 2 ans

Application de règles de grammaire élémentaires, commence à utiliser le « je ».

Entre 2 ½ et 3 ans

Pose de nombreuses questions pour étendre ses capacités lexicales.

A partir de 3 ans

Commence à conjuguer et à appliquer des règles qu’il croit correctes. Il reconnaît l’existence de règles du langage.

Quelle est l’interaction pensée-langage dans le développement de l’enfant ?

Jean Piaget et Vygotski3 ont deux points de vue à l’opposé sur le sujet. Pour Piaget, le développement se fait de l’individuel au social, et pour Vygotski, il se fait du social à l’individuel. Avant six ans, la plupart des propos de l’enfant sont tournés vers lui même. Piaget défend l’idée que ce langage « égocentrique » disparaît ensuite au fil du temps. Selon Vygotski il n’en est rien, bien au contraire. Si sa quantité diminue, sa qualité et sa richesse augmentent. Quand Piaget voit là un signe de régression, Vygotski y voit le signe d’une capacité de pensée réaliste, et en dresse le concept suivant :

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Vygotski écrit : «le langage égocentrique est un langage intérieur par sa fonction psychique et un langage extériorisé par sa nature physiologique … Si dans le langage extériorisé la pensée s’incarne dans la parole, la parole disparaît dans le langage intérieur, donnant naissance à la pensée.» (Pensée et langage – Vygotski).

Dans les années 80, Laura Berk, professeur de psychologie à l’université de l’Illinois, affirme : «le soliloque (private speech) est essentiel pour le développement cognitif de l’enfant car il favorise l’accomplissement de tâches » (L. Berk, «Pourquoi les enfants parlent tout seuls», Pour la science, n° 207, janvier 1995). Des études expérimentales ont permis à L.Berk de monter l’importance de la « pensée verbale » quand des enfants doivent se surpasser pour résoudre un problème. D’autres expérimentations plus récentes ont montré que la capacité cognitive individuelle s’améliore lorsque plusieurs enfants sont confrontés ensembles à des problèmes complexes. En outre, ils sont ensuite capables, individuellement, d’utiliser leurs nouvelles compréhensions, ce qui renforce à nouveau les théories de Vygotski.

-2-4- Peut-il y avoir pensée sans langage ?

Oui si l’on en croit les écrits de Dominique Laplane1, lorsqu’il cite notamment Roger Sperry2 qui déclare : « Clairement, l’hémisphère droit perçoit, pense, apprend, et se souvient, à un niveau tout à fait humain. Sans le recours du langage, il raisonne, prend des décisions “cognitives”, et met en oeuvre des actions volontaires nouvelles … l’hémisphère droit est supérieur (au gauche) dans des tâches nouvelles qui impliquent un raisonnement logique… La capacité de l’hémisphère droit à apprendre par expérience, en mémorisant des tests passés quelques jours ou quelques semaines auparavant est aussi difficile à concilier avec le concept de simple automatisme. Il ne fait donc aucun doute que le cerveau puisse “performer” à un haut niveau sans utiliser le langage, naturellement en dehors des tâches linguistiques ou nécessitant le langage par leur nature ou leur présentation ».

Dans le chapitre « La pensée sans langage », Laplane nous explique pourquoi le langage est inadapté pour interpréter certains phénomènes, notamment la physique quantique, quand certains éléments peuvent prendre plusieurs formes pas toujours quantifiables ou identifiables par des mots. Seules les mathématiques peuvent traduire certains phénomènes, dans ce monde de l’infiniment petit que notre monde macroscopique ne peut décrire par le langage. Laplane nomme cette façon de pensée la « conscience » et pour ce faire il cite Wittgenstein lorsqu’il dit : « La réalité qui nous est donnée comme première et que nous oublions comme nous oublions les lunettes que nous avons sur le nez, c’est celle de notre conscience. » Ce que Laplane nomme « conscience » et que d’autres comme Erickson nomment « inconscient », ce pouvoir endogène dénué de tout filtre et d’une capacité si grande que le langage ne saurait concevoir.

Menons plus loin notre raisonnement. Il a été démontré dans de nombreuses expériences que les animaux sont capables de raisonner et de penser. Lorsqu’il éprouve un besoin fort de répondre à un stimuli, l’animal peut faire preuve d’intelligence, sans pour cela utiliser le langage. Prenons le cas du chimpanzé Kanzi qui réussit à comprendre 400 mots, en faisant preuve de discrimination lorsque c’était nécessaire. Que dire enfin des enfants sauvages abandonnés lors de leur naissance et qui furent retrouvés, soit sous la forme de sauvageons, soit encore comme enfants-loups. Dénués de parole lors de leur capture, il firent preuve de pensée et d’intelligence dans l’apprentissage. L’apprentissage du langage fut néanmoins très limité, ce qui tendrait à prouver le phénomène « d’empreinte » décrit par Konrad Lorenz, et qui dit que l’homme dispose de façon inné d’une capacité de développement en dehors de tout apprentissage, du moment que ce développement se fait au moment critique où il doit se faire. Par exemple la plasticité du larynx et des cordes vocales d’un bébé de 6-7 mois est-elle à ce point optimum que l’enfant ne cesse de la solliciter ? Ce manque de sollicitation et d’entrainement, de même que les connexions neuronales associées empêchent-ils tout développement ultérieur ? En résumé, le langage s’apprend-il?

1: Rythme et intonation propre à la langue.

2: Jean William Fritz Piaget, né le 9 août 1896 à Neuchâtel et mort le 16 septembre 1980 à Genève, est un psychologue, biologiste, logicien et épistémologue suisse connu notamment pour ses travaux en psychologie du développement.

3: Lev Semionovitch Vygotski, né le 17 novembre 18961 à Orcha, en Biélorussie près de Vitebsk et mort le 11 juin 1934 à Moscou, est un psychologue connu pour ses recherches en psychologie du développement.

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